FLUVIAL - Canal Seine-Nord Europe : le titanesque chantier de « l'autoroute fluviale » entre dans le dur
Les Echos - 7 janvier 2026
[…] Après plusieurs décennies de gestation, le chantier du canal Seine-Nord Europe entre dans une phase décisive. Cette infrastructure fluviale de plus de 100 kilomètres, conçue pour accueillir des péniches de très grand gabarit pouvant transporter jusqu'à 4 400 tonnes de marchandises, doit relier la Seine au réseau fluvial du nord de l'Europe et connecter Paris aux grands ports belges et néerlandais. Les travaux vont fortement s'intensifier à partir de 2026, avec un objectif de mise en service à l'horizon 2032, même si la mise en eau complète n'est pas attendue avant 2033.
Le projet traverse quatre départements des Hauts-de-France et concerne directement 64 communes. Depuis 2022, les premiers ouvrages sortent de terre : déviations de cours d'eau, construction de ponts, écluses et routes nouvelles.
A terme, le canal comptera sept écluses, trois ponts-canaux – dont le plus long d'Europe –, une soixantaine de franchissements de routes ou de voies ferrées, quatre ports intérieurs, ainsi qu'une retenue d'eau de 14 millions de mètres cubes. Le percement principal du canal, sur plus de 3 000 hectares, doit encore débuter, les plus gros travaux étant programmés à partir de 2027.
Présenté comme une « autoroute fluviale », le canal vise à désengorger les axes routiers et à favoriser le report modal. En France, plus de 85 % du transport de marchandises s'effectue encore par la route, contre jusqu'à 20 % par voie fluviale en Belgique ou aux Pays-Bas. L'objectif affiché est de retirer environ 500 000 camions par an des routes, tout en améliorant la compétitivité logistique nationale.
Les attentes économiques sont fortes. Les collectivités régionales, les ports et les acteurs industriels misent sur la création d'activités autour des futurs ports intérieurs et sur un potentiel de 15 000 emplois. En Normandie et en Île-de-France, les ports de l'axe Seine se préparent déjà à cette nouvelle donne. Haropa Port investit dans ses infrastructures fluviales afin de renforcer l'attractivité du Havre face à la concurrence des ports du nord de l'Europe, avec notamment un accès direct à la mer pour les barges prévues à l'horizon 2027.
Le canal est également perçu comme un outil de réindustrialisation. Plusieurs acteurs estiment qu'une offre de transport fluvial massifiée et compétitive pourrait inciter des industriels à relocaliser certaines productions le long de la vallée de la Seine. Toutefois, la réussite du projet suppose d'anticiper l'après-ouverture : développement de la flotte fluviale, formation de la main-d'œuvre, organisation des chaînes logistiques et articulation avec les ports maritimes.
Le financement demeure un enjeu majeur. Initialement évalué à 5,1 milliards d'euros en 2019, le coût du projet est désormais estimé à 7,3 milliards d'euros, avec un risque de dépassement pouvant atteindre 8 milliards à l'horizon 2033. L'Union européenne, premier financeur, s'est engagée à hauteur de 50 % et considère le canal comme un maillon stratégique des grands corridors de transport européens. Sans ce soutien, le projet n'aurait pu voir le jour.
Malgré cet appui, le canal suscite aussi des oppositions locales et environnementales. Gestion de l'eau, artificialisation des terres agricoles, impacts écologiques et pertinence des projections de trafic font l'objet de critiques. Plusieurs recours ont été déposés et une décision de justice est attendue en 2026. Entre promesses de transformation économique et interrogations environnementales, le canal Seine-Nord Europe s'impose ainsi comme l'un des projets d'infrastructure les plus emblématiques et les plus débattus de la décennie.